Se rendre au contenu

Étrange Réveillon (1/365)

6 janvier 2026 par
Étrange Réveillon (1/365)
TalesOfDai
- Tu m’as fait trop rire quand tu as essayé de twerker ! s’écria Gabrielle en se tordant de rire sur le siège passager.
- Tu es jalouse de mon boule, répondit Bastien avec un sourire en coin.
Le ronronnement du moteur accompagnait le défilement de la campagne sous les phares de sa vieille Peugeot.
- C’était vraiment un bon réveillon, dit-il. Et je t’aime très fort.
Il avait dit ça de manière détachée, mais Gabrielle savait que ces paroles venaient du cœur et qu’elles étaient lourdes de signification. Elle se tourna vers lui avec ses yeux de chat humidifiés par ses éclats de rire et les nombreux verres ingurgités au fil de la soirée.
- Moi aussi je t’aime très fort.
Elle enroula son bras autour du sien, appliquant une légère pression sur le volant.

La chaussée vétuste faisait tanguer le véhicule. À trois heures du matin, ils n’avaient croisé personne sur cette portion isolée de la départementale. Aussi, furent ils surpris de voir deux énormes phares rouges apparaître à l’horizon. Perdus dans leurs pensées, tous deux ne dirent mot. Bastien accéléra légèrement pour doubler le Renault Kangoo gris qui fit une embardée sur la droite et ralentit dans l’herbe. Au moment de le dépasser, Gabrielle jeta un coup d’œil à l’intérieur du véhicule.

Un homme d’une quarantaine d’années, visiblement énervé, discutait avec une personne se situant à l’arrière du véhicule. Alors qu’ils poursuivaient leur route, elle vit l’homme ouvrir la portière dans le rétroviseur et se diriger vers le coffre.
- Il était trop bon le plat d’Aline, déclara Bastien en brisant le silence. Sa sauce était ouf.
Gabrielle gardait les yeux rivés sur le rétroviseur.
- Je suis dégoûté qu’on ait perdu au Time’s Up, je sais toujours pas comment c’est possible que Pierre ne connaisse pas Johnny Depp, ça me rend dingue.
- Tu peux t’arrêter ?
Gabrielle avait maintenant la tête tournée vers la plage arrière où elle ne vit qu’une obscurité totale.
- Hein ? Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ? Demanda Bastien en glissant un regard vers sa compagne.
- J’ai un mauvais pressentiment concernant la voiture qu’on vient de dépasser, je ne sais pas comment l’expliquer mais j’ai l’impression qu’on devrait aller voir.
Le garçon soupira, les mains fermement serrées sur le volant :
- Gabrielle… C’est Nouvel An, c’est pas étrange de croiser des voitures un peu partout tard dans la nuit.
Elle ne répondit pas. Son regard était toujours fixé dans l’ombre. Elle sentait une légère tension monter en elle, une inquiétude, une angoisse. Un sentiment dont elle n’arrivait pas à se débarrasser. Elle devait en avoir le cœur net, quitte à passer pour une folle.
- Tu te souviens quand j’ai su que ton frère avait eu un accident ? Demanda-t-elle subitement.
Bastien garda les yeux rivés sur la route.
- Et quand j’ai su que ta mère était malade avant que les docteurs ne posent un diagnostic ?
Un silence s’installa dans l’habitacle. Bastien hocha la tête lentement, résigné :
- Cinq minutes.
Il braqua subitement à gauche et fit demi-tour en un éclair. Les pneus crissèrent et il enfonça la pédale d’accélérateur. La voiture fila dans la nuit.

Gabrielle savait que Bastien était bourru, têtu aussi. Elle interpréta son geste comme un immense témoignage de confiance. Elle se sentait stupide, de lui demander de faire demi-tour au milieu de la nuit pour aller retrouver la voiture d’un inconnu, perdue dans la campagne, le tout basé sur un simple pressentiment. Mais ce n’était pas la première fois que ses intuitions se révélaient justes, Bastien le savait aussi bien qu’elle.

Ils roulèrent quelques minutes, puis Gabrielle s’écria :
- C’est là !
Elle pointa du doigt la voiture, lumières éteintes, toujours stationnée au même endroit. Bastien se rangea sur le côté, à quelques mètres, puis coupa le moteur. Il déglutit. Gabrielle aussi. Ils auraient préféré ne jamais la retrouver et rentrer chez eux directement :
- Qu’est-ce qu’on fait ? Demanda le garçon, légèrement anxieux.
Gabrielle ouvrit sa portière d’un coup sec :
- On va voir.
Elle sortit de la voiture et enclencha la lampe torche de son téléphone portable.
- Je laisse les clés sur le contact, au cas où… gémit il en lui emboîtant le pas.

Ils approchèrent du Kangoo avec prudence. Gabrielle pointa son cellulaire sur le pare-brise : le siège était vide, la banquette arrière aussi. Sans briser le silence, Bastien haussa les épaules et fit signe de repartir. Un craquement sinistre retentit alors à quelques mètres dans les bois, suivi d’un gémissement d’enfant. Instinctivement, Gabrielle leva sa lampe torche et vit des traces de pas sur le sol boueux, qu’elle pointa à son compagnon. Terrifiés, ils traversèrent l’orée et s’enfoncèrent plus profondément dans la forêt. Avançant à pas de loup, ils pointèrent leurs faisceaux dans toutes les directions :
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée… marmonna Bastien.
- Chut ! Lui pressa Gabrielle en plaquant son index sur sa bouche.

Subitement, ils entendirent des bruits de pas rapides autour d’eux. Ils s’éloignaient à grande vitesse, foulant les feuilles mortes. Un enfant hurlait de peur. Gabrielle s’élança dans leur sillage, téléphone à la main. Après quelques secondes de course effrénée, elle entendit un moteur vrombir et vit des phares percer l’obscurité. La voiture de Bastien démarra en trombe et fila à toute allure dans la campagne isolée :
- Merde ! Cria-t-elle. On s’est fait piquer la caisse !
Bastien arriva à son niveau, essoufflé :
- C’était quoi ce bordel ? Il a kidnappé un gosse ? Il faut qu’on appelle les flics !
Gabrielle s’élança vers le Renault Kangoo, mais les clés n’étaient pas sur le contact. Ses yeux perçants l’obscurité, elle en était sûre à présent : son intuition ne l’avait pas trompée et ils n’étaient qu’au début d’une chasse à l’homme pour sauver la vie d’un enfant innocent.

*****

- Papa, j’ai pipi.
La campagne nocturne défilait à travers les vitres.
- Tu y as été chez mamie avant de partir, répondit l’homme assis au siège conducteur.
L’enfant fit la moue :
- J’ai encore pipi…
- Tu es sûr que tu ne peux pas te retenir ? On sera à la maison dans vingt minutes ! Dit l’homme en se retournant vers son fils, agacé.
Une voiture les dépassa rapidement par la gauche. L’homme fut étonné. Il n’avait jamais vu personne sur cette route à une heure pareille, surtout un soir de réveillon.
- Pipi…

Il braqua d’un coup sec en soupirant et gara le véhicule dans l’herbe, à l’orée de la forêt.
- Viens, on va faire dans les bois.
Ils sortirent tous deux et s’enfoncèrent dans le bois.
- Pas trop près… gémit l’enfant.
Son père, las, l’éloigna un peu plus de la route. Depuis tout petit, Mattéo avait une pudeur hors norme et il ne supportait pas d’uriner là où on pouvait potentiellement le voir. Bien que la route soit quasi déserte, son père n’était pas d’humeur à argumenter et il le guida un peu plus loin. L’enfant fit son affaire, puis tous deux reprirent le chemin de la voiture.
- Mer… mince ! S’écria l’homme en trébuchant dans une crevasse. On y voit rien ici, j’ai fait tomber les clés !
Il se baissa pour les chercher parmi les feuilles mortes, quand une voiture apparut de nouveau à quelques mètres de l’orée. Habitué de la région, l’homme su instantanément que quelque chose clochait, et encore plus à cette heure. Il scruta l’horizon à travers les buissons de fougères : c’était la même voiture qui les avait dépassés quelques minutes plus tôt. Tétanisé, il fit signe à son fils de ne pas faire de bruit et le serra contre lui. Surpris, le garçon émit un gémissement incontrôlable. Deux individus armés de lampes torche s’engagèrent dans le bois à pas rapide. Ni une, ni deux, l’homme empoigna son fils et courut à toutes jambes vers le véhicule de ses agresseurs. Son fils hurla, pétrifié. Ils pouvaient entendre les bruits de pas se rapprocher derrière eux, à grandes foulées.

Ils sortirent du bois en sueur et fondirent sur la voiture. Par une chance inouïe, les clés étaient encore sur le contact. L’homme jeta son fils sur le siège passager et démarra en trombe, filant dans la nuit. Une chose était sûre, ils l’avaient échappé belle.